La Nuit des rois
ou Ce que vous voudrez


(Twelfth Night)


Auteur, William Shakespeare
Traducteur, Normand Chaurette
Metteur en scène, Jean-Philippe Joubert

Au Grand Théâtre de Québec
Mise en scène par Le Théâtre du Trident

Une critique par M. D. Ball de la représentation le vingt-sept septembre 2011

(Click to read the review in English)



NOTE: Pour un résumé bref de l’intrigue, des personnages, et des thèmes, consultez ma critique de Twelfth Night dans une mise en scène par le Théâtre National de Grande-Bretagne.



Cette pièce est la version française par Normand Chaurette de Twelfth Night de Shakespeare. Et cette mise en scène par le Théâtre du Trident de Québec -- fraîche, fluide, énergique, et naturelle -- scintille autant par le vers libre de Chaurette que par le décor de Claudia Gendreau ou les costumes étincelants de Julie Morel.

Comme j’explique dans la critique antérieure, cette pièce exprime les dangers de l’excès, dont le premier exemple que nous rencontrons l'est sous la forme de l’amour illusoire du Duc Orsino d’Olivia. Jean-Sébastien Ouellette a clairement compris l’hypersensibilité romantique du duc et le résultat prévisible, même inévitable, qu’il est un homme amoureux de l’amour plus qu’il ne l'est de sa chère putative. Orsino d’Ouellette a été sympathetiquement thespian, un prisonnier d'une sorte d'indulgence envers soi-même -- sincère mais naïf -- a laquelle nous nous attendons de la part d’un adolescent érudit et boudeur. Il a été facile de croire en cet Orsino, un jeune homme qui n’a pas assez grandi pour distinguer l’objet de son affection de l’affection elle-même. Contrairement à l’Orsino irascible que j’ai vu à Londre il y a huit mois, celui-ci a été un poète-dirigeant bienveillant (par opposition à dirigeant-poète) dont la tendresse a fait facile à comprendre l’amour de Viola pour lui, et dont la flamboyance prudente a donné le ton de l’éclat dont cette comédie a besoin pour remporter du succès.

Comme Viola, Klervi Thienpont en réalité avait l'air d'une fille essayant de se faire passer pour un garçon. La maladresse de sa Viola a été attachante, étant le résultat d’une lutte, évidemment, entre sa féminité naturelle et sa masculinité feinte. Bien que Viola soit le seul personnage qui ne se complaise pas dans l’excès, Thienpont l’a rarement mise à la moyenne entre deux extrêmes. Plutôt elle a joué Viola alternativement d’un côté de l’autre, par conséquent elle s’est retrouvée au centre. Tandis que son interprétation n’a été ni terne ni immodérée, l’équilibre dans la Viola de Thienpont, comme il aurait dû, fonctionne comme un faire-valoir de l’extravagance émotive des autres personnages.

L’extrémisme religieux est le péché d’excès de Malvolio dans cette histoire. Au début, c’est l’abstinence sans joie de quoique ce soit d'agréable mais entraîne rapidement tout le contraire alors que ses envies et besoins humains et inéluctables entament le béton de ses habitudes ascétiques. Le nouvel extrémisme de Malvolio, pourrait-on soutenir, est un rebond de son extrémisme antérieur, tel que ce qu'il devient est un homme pitoyable qui s'illusionne et qui, malgré la dérouillée sur sa psyché de la part de Feste, s'accroche à son équilibre mental obstinément et farouchement, jusqu'à ce qu'il parte furieux jurant de prendre sa revanche sur ceux qui l'ont persécuté. En fait, parce qu'il semble être sacrifié sur l'autel de hilarité, le rôle de Malvolio dans cette pièce pourrait insinuer que le bonheur ne peut pas être universel, parce que c'est un jeu à une somme nulle.

Et sur ce point, il s'agit pour moi d'une déception concernant cette production. Kevin McCoy a interprété Malvolio comme un bouffon du début jusqu'à la fin. Il n'y avait ni noirceur en son âme ni sincérité en son attitude. Il n'y avait qu'air pompeux superficiel et fausse pudibonderie très éloignés de la rigueur qui sied au puritanisme. Il était trop rancunier. Aussi la transformation à laquelle nous avons assistée n'a fait que le démasquer; cela n'avait rien à voir avec une changement d'avis. Je n'avais ni pitié ni respect du Malvolio de McCoy pendant qu'il était derrière les barreaux, parce que ce personnage a manqué de substance. Il va sans dire que si faire de Malvolio un bouffon insipide a été intentionnel, cela est une réussite. Il a été drôle dans ce rôle. Mais en faisant cela, il a commit un sacrifice: non pas celui du bonheur de Malvolio dans l'intérêt de la bonne plaisanterie, mais plutôt celui de toute un personnage qu'on peut affirmer être le pilier de cette pièce.

Dans le rôle de Feste, le fou du roi, Olivier Normand a été confiant, voir même arrogant, par sa mélancolie et son cynisme. Normand a rendu difficile le fait de dire si l'excès de Feste était dans celle-là ou dans celui-ci, une incertitude curieuse parce que son caractère mystérieux a pris forme néanmoins. La tristesse et la méfiance ont été présentes simultanément en cet homme, mais Normand -- et à juste titre -- a retenu des informations qui auraient dissipé la brume et auraient défini l'un comme la cause de l'autre. Ce Feste avait fini par s'attendre aux ténèbres, mais il a su qu'il y avait de la lumière quelque part, et que si celle-ci l'illuminait, il se réjouirait de sa chaleur.

Comme Orsino a une dépendance à l'amour lui-même, de même Olivia a une dépendance au chagrin. Anne-Marie Olivier m'a convaincu, cependant, que son Olivia a été remplie de l'angoisse. Donc, si la différence entre le chagrin et l'angoisse est l'anticipation, c'est-à-dire, si l'angoisse est la fruit de la conviction qu'une perte est temporaire, cette Olivia n'était pas sûre que son frère était mort. Même si nous interprétions son angoisse comme une réponse aux problèmes devant elle, étonnamment peu d'angoisse est demeurée en sa conduite.

Le concept de Joubert, le metteur en scène de cette pièce, un décor de miroirs et de lumières qui créent l'illusion de scintillement et de spatialité, a engendré une image éblouissante sur scène, surtout avec les costumes vifs qui étaient conçus -- ou hyperconçus -- pour accentuer les rôles de leurs porteurs dans l'histoire. C'était tellement beau qu'on ne pouvait pas détourner le regard. Pourtant, l'effet recherché n'a pas été gratuit, en ce que l'atmosphère est restée froide et inhospitalière. C'était un paradoxe. On se demande si Joubert essayait de transmettre quelque chose de plus.